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L'Empirisme radical de William James

La philosophie classique, et je pense notamment à Descartes ou à Kant, a soigneusement séparé ce qui relevait du sujet et de l'objet. L'acte de connaître implique la présence d'un sujet qui connaît et d'un objet qui est connu. On a d'un côté tout ce qui relève des choses matérielles, qui occupent une certaine portion d'espace, un lieu déterminé etc, et de l'autre tout ce qui relève de la pensée, et qui n'a aucune étendue. Selon la théorie du représentationnisme, les choses nous apparaissent, elles nous sont présentées puis, dans notre esprit, nous en avons une RE-présentation, une sorte de « copie mentale » de l'objet. Nous avons donc là un dualisme : la chose et la pensée sont hétérogènes, et il s'agit d'expliquer, d'une façon ou d'une autre, comment nous pouvons palier à cette différence fondamentale, pour expliquer comment le sujet peut connaître quoi que ce soit. On parle de « gouffre épistémologique ». Les Essais d'empirisme radical, publiés en 1912, après la mort de leur auteur William James, nous proposent une autre théorie de la connaissance, qui remet en question l'idée commune selon laquelle pensée et chose seraient de nature différente. 

L'Empirisme radical de William James

La conscience

 

Le titre du premier essai de William James est plutôt provocateur : La conscience existe-t-elle ? La philosophie distingue en effet, comme le sens commun, la pensée et les choses. On trouve d'un côté ce qui pense, la conscience, et de l'autre ce qui est pensé, c'est-à-dire le contenant et le contenu. Cependant, William James pense que cette dualité « pensée/chose » n'est pas fondamentale. « Pensée » et « chose » sont des adjectifs que l'on ajoute au tissu de l'expérience pure, qui, lui n'est ni matière ni esprit. D'autres expériences, qui suivront la première, permettront de définir celle-ci comme pensée ou comme chose. Prenons, par exemple, mon stylo plume. Lorsque je le prends en main et l'utilise pour écrire, je le considère en tant qu'objet physique car je fais aussi l'expérience de sa dureté, et du bruit qu'il fait sur le papier. Mais, lorsque je fais l'expérience du souvenir de ce stylo, et que je l'associe avec le souvenir de la montagne face à laquelle j'écrivais, mes expériences sont plus fluides, elles n'ont pas d'impact physique sur l'instant présent, si bien que cette fois-ci, le stylo est considéré comme pensée. William James montre ainsi qu'une même expérience peut tantôt devenir pensée, tantôt devenir chose, comme un point qui se situe à l'intersection de deux droites. « Les pensées dans le concret sont fait du même matériau (stuff) que les choses. »

Qu'en est-il alors de la conscience ? Selon la conception classique, l'expérience serait une peinture, contenant des pigments et un liant. Les pigments seraient le « divers », et la conscience serait le liant. Mais William James nie l'existence de la conscience en tant qu'entité, ce n'est qu'une somme de réalités concrètes ; on ne pourra jamais l'isoler de ce dont on a conscience. Dans un certain contexte, une portion d'expérience jouera le rôle de conscience, de ce qui connaît, et dans un autre contexte, celui d'objet, de ce qui est connu. William James en arrive à affirmer que l'idée que les philosophes se sont faites de la conscience n'est qu'une conséquence de notre respiration, de la perception immédiate des fonctions vitales de notre corps.

 

Subjectif et objectif

 

Pour réduire la conscience à une abstraction, nous avons vu que William James avait réfuté la différence de nature entre ce qui est « subjectif » et ce qui est « objectif ». J'ai trouvé remarquable la façon dont William James illustre cette thèse. Il nous montre que les termes « subjectif » et « objectif » ne nous servent qu'à classifier l'expérience. Comme tous termes de classification, ils doivent souffrir des expériences « hybrides », qui ne sont ni vraiment subjectives, ni objectives. Ces expériences ne seraient pas si la réalité était fondamentalement dualiste.

William James prend un exemple baudelairien, en pensant au dégoût que nous inspire une charogne informe. Ce dégoût n'est pas une qualité physique, « objective », elle semble tout à fait liée à nous et donc subjective. Mais, pourtant, ce dégoût provoque en nous une nausée incontrôlable, donc quelque chose d'objectif, qui a lieu dans le monde matériel. Il n'est donc pas si aisé de dissocier le physique et le non-physique.

De même, nous pouvons considérer que la beauté est un terme hybride. Citant James qui cite Santayana, je réécris : « La beauté est le plaisir objectivé ». Nous pensons tantôt que la beauté est une propriété intrinsèque de l'objet, et tantôt, nous la voyons comme le plaisir qu'il nous procure. La beauté semble à la fois physique et mentale, et illustre parfaitement le côté « subjectif-objectif » d'une expérience.

 

La connaissance et la vérité

 

Nous arrivons alors à une conception pragmatique de la connaissance et de la vérité. Pour le pragmatique, « il n'y a pas de différence de vérité qui ne fasse de différence de fait quelque part ». Autrement dit, il n'existe pas de vérité qui ne soit pas absolument invérifiable.

Pour William James, toute connaissance s'achève par la perception de l'objet en question. Nous substituons souvent la perception de l'objet, la connaissance achevée, par une pensée. Ainsi, si je pense à la Tour Eiffel, je ne peux être certaine que je la connaissais que si je m'y rend : je valide ainsi rétroactivement ma pensée de la Tour Eiffel. Mais, la plupart du temps, pour connaître, je vais me contenter d'une Tour Eiffel pensée, et non perçue. Le savoir n'est pas une relation statique : il s'agit, à chaque fois, d'une somme d'expériences qui m'emmène vers un objet.

La définition de la vérité est l'accord entre la pensée et un objet. Mais que veut dire le mot « accord », sinon un chemin qui mène du sujet à l'objet ? Nous avons des idées qui nous mènent vers des faits : ces idées sont vraies parce qu'elles nous guident, et elles guident parce qu'elles sont vraies. A cette conception pragmatique s'oppose la vision intellectualiste de Russell : pour lui, il y a lieu de distinguer entre le fait qu'une idée est vraie, et la preuve qu'elle est vraie ; entre vérité et vérification.

 

Une philosophie du mouvement

 

A l'instar de Bergson ou de Simondon (par exemple), William James s'intéresse plus au processus qu'à la chose une fois faite. En cela, sa philosophie diffère des philosophies de l'antiquité, qui, comme l'a si bien remarqué Bergson, se concentrent sur la finalité, sur l'achèvement. En physique, on peut constater la même évolution : Aristote s'intéressait à la fin du mouvement de la pierre jetée en l'air (elle retombe sur le sol parce que le sol est son lieu naturel), alors que Galilée veut décrire le mouvement de la pierre à n'importe quel instant de son parcours. De même, alors que la connaissance se pensait en rapports statiques, William James va la présenter comme un processus : on tourne autour de son objet, on essaie de se renseigner un maximum et d'apprendre le plus de choses possibles en ce qui le concerne. La connaissance devient « ambulatoire », et elle n'est jamais complètement achevée.

Cette différence de conception, où la recherche éternellement inaboutie remplace les systèmes clos, s'accorde d'ailleurs parfaitement bien avec la forme que prennent les écrits des philosophes analytiques tels que William James. Ce sont, le plus souvent, de courts articles, et, parfois, comme dans le cas des Essais d'empirisme radical, des œuvres inachevées. Chacun apporte sa petite contribution, mais la recherche philosophique doit se faire à plusieurs.

 

Pour aller plus loin :

 

Essais d'empirisme radical, William James

 

Tag(s) : #philosophie
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