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Ce matin, j'ai entendu quelques mots sur le « burn out » sur France Culture (http://www.franceculture.fr/emission-les-matins-la-societe-est-elle-malade-du-travail-2015-06-02). Un projet de loi propose de reconnaître celui-ci comme une « maladie professionnelle ». En clair, les maladies qui sont répertoriées ainsi demandent une réparation, une indemnisation. Cependant, dans le même temps, il n'y a jamais eu autant de chômeurs en France.

Un avis intéressant sur la question est que tant que nous resterons en situation de chômage, les employeurs se sentiront en droit d'exiger plus de leurs employés, puisque le renvoi les menace toujours, et qu'ainsi, les « burn out » seront toujours plus fréquents qu'en situation de plein-emploi. De plus, il paraît difficile de distinguer clairement celui-ci de la dépression, qui peut concentrer plusieurs facteurs.

Cependant, a priori je pense que, bien que cela risque de rajouter des contraintes aux employeurs, puisqu'ils auront de nouvelles charges en s'occupant de ceux qui font un « burn out », on ne peut pas ne pas prendre en compte cette maladie. Cela forcerait les employeurs à faire des efforts pour mieux traiter les employés, et, peut-être que, dans le même temps, les chômeurs qui ont peur de prendre certains emplois à cause de la pression morale qui s'y exerce, pourront se tourner vers ces domaines. On ne peut pas raisonner en termes économiques quand il s'agit d'une question humaine.

 

La mise à mort du travail

 

On m'avait conseillé un reportage nommé « La mise à mort du travail », que j'ai décidé de regarder aujourd'hui suite à ces quelques mots entendus sur le « burn out ». Bien entendu, il faut toujours se méfier des reportages comme ceux-ci, car on voit assez rapidement la force du montage (à la fin, l'alternance entre les propos du patron et celui du manager qui a démissionné par exemple). On peut aisément mettre en valeur ce sur quoi l'on veut insister.

Cependant, je trouve que ce reportage suscite des questions intéressantes. Il a été effectué au sein d'une grande entreprise de service, qui répare des pare-brises, Carglass pour ne pas la citer. On y voit les différentes méthodes de management employées. Notamment, il y a toujours les valeurs classiques de notre époque, à savoir « l'esprit d'équipe » et la « compétition » qui y sont valorisées. Oui, « nous sommes des compétiteurs, des combattants », mais seulement contre les autres entreprises (mais bien sûr Carglass compare la satisfaction des clients dans ses différents lieux de réparations, et donc au sein même de l'entreprise). Oui, il faut « l'esprit d'équipe », autrement dit, l'uniformisation. Les employés au standard téléphonique ont leurs scripts, on « numérise » leur temps de pause et leur horaire d'arrivée au travail... Bref, ils se fondent dans l'Un, le Grand Tout, Carglass...

 

Les managers

 

Ce qui me terrifie, c'est de voir que ces managers, qui ont d'étonnants exercices où ils poussent des cris et marchent tous au hasard dans une pièce, ne semblent pas jouer de rôle. Ils ont l'air de croire à ce qu'ils font, et même ils se surinvestissent. Ils parviennent à trouver un sens à leur travail, puisqu'en-deçà de la façon dont l'entreprise se sert de leurs efforts à des fins de profit, ils ont un contact immédiat avec leurs subordonnés. Ainsi, comme l'affirme le journaliste, ils doivent tenir l'équilibre fragile entre une qualité de service correcte et un nombre d'employé restreint. En se sacrifiant pour leurs employés (ce qui les pousse à en faire plus aussi), ils font le jeu de cette recherche effrénée de la performance.

 

Les employés au standard téléphonique

 

Par ailleurs, je pense aussi aux employés au standard téléphonique. Nous voyons une femme qui, en allant au travail, dit très clairement qu'elle cesse d'être elle-même. Puisqu'elle devra user de phrases stéréotypées, renoncer à sa personnalité et profiter de deux « quarts d'heure de pause » (attention, pas plus, sinon un « abus de pause » sera signalé!), elle doit disparaître. J'essaie de me mettre à sa place, dans ce travail exigeant où le salaire n'est que de mille deux cents euros par mois brut. Je n'y arrive pas. Je me poserai toujours trop de questions. Je ne pourrai pas accepter de m'aliéner cinq jours par semaine. De parler vite, de « suivre le script », d'encaisser les insultes et de passer mes journées au téléphone.

C'est sans doute pour cette raison que les recruteurs de Carglass cherchent, dans les entretiens d'embauche, ceux qui sont capables de dire du mal des autres candidats. Car ceux-ci sont ceux qui n'ont pas le choix et qui doivent rapidement trouver un emploi. Les seuls capables de supporter les insultes des clients, les « recadrages » de leurs chefs, et la déshumanisation quotidienne. Finalement, les meilleurs seront ceux qui n'ont pas de sentiment.

 

Pourquoi n'y a-t-il pas de revendications ?

 

Cela revient à se poser la question de la servitude volontaire, telle que se la posait déjà La Boétie. Au bas de l'échelle, aux postes les moins rémunérés, nous avons les employés au standard, que ce soit ceux qui répondent au demandes des clients ou ceux qui effectuent « l'enquête satisfaction » en Espagne.

Ceux-ci sont probablement poussés par la nécessité, et, en temps de crise et de chômage, ils n'ont pas intérêt et ne peuvent rien revendiquer. Ils n'ont pas leur mot à dire, et, quoi qu'il en soit, on pourra aisément les remplacer.

Ensuite, nous avons ceux qui gèrent une équipe. Ceux-ci ont déjà un rôle plus important, et, comme ils sont face à des humains, ils éprouvent sans doute une certaine satisfaction à commander et à les aider. Cela permet de donner du sens à leur tâche, qui est pourtant de changer des hommes en machines. Ils sont piégés, parce que cette petite autorité leur fait croire qu'ils sont libres. Et il suffit que leur servitude devienne une apparence de liberté pour qu'ils la chérissent. De plus, beaucoup d'entre eux ont sans doute fait une classe préparatoire. Et quelles sont les valeurs véhiculées dans ces études prestigieuses ? Quel hasard ! Il s'agit là aussi « d'esprit d'équipe » et de « compétition ». Ils baignent là-dedans, dans un « monde globalisé », il faut de la rapidité, il faut être un « bosseur ».

Les managers quittent donc leur poste, déçus de ne pas avoir fait l'impossible. Ils ont fait « librement » leurs heures supplémentaires, grâce aux valeurs qu'ils ont fini par donner à l'entreprise, et au désir de faire du bon travail. Mais la vérité est qu'on utilise ce genre de sentiments parce qu'on sait que, tenant à leur image et à leur poste, rares sont ceux qui refuseront de faire des heures en plus.

 

Le Prince

 

Enfin, nous avons le chef de l'entreprise. Le fameux. Il s'est construit son petit rêve, avec sans doute beaucoup de mauvaise foi. Il est tel le prince de Machiavel, œuvrant pour sa propre satisfaction, mais sachant que celle du peuple lui permettra de conserver sa place. Et quoi de mieux pour cela que de construire des idéaux ? Dieu, l'Âme, le Monde (très lié au concept de liberté), les trois Idées de la Raison selon Kant, sont remplacées par Carglass. Il faut toujours créer du sacré : un slogan, des valeurs, une finalité. Le rêve ultime, c'est que Carglass devienne « le choix naturel », c'est-à-dire que la marque soit si puissante dans son domaine que chacun s'adresse à elle « naturellement ». Notez que ce concept concentre deux des idées de la raison, à savoir celle de liberté et celle du Monde. C'est bien du transcendant que nous avons là, mais le fameux transcendant sali de la modernité, où les valeurs se fixent sur tout et n'importe quoi.

Alors qui sait ? Peut-être bien que le chef d'entreprise croit en ce qu'il dit. Je ne pense pas que cela soit du cynisme. Mais les stratégies sont bel et bien là, et les clichés flagrants, comme le parallélisme entre la compétition sportive et le monde de l'entreprise, ou encore l'idée de la « satisfaction du client » etc. Ainsi, puisque le chef lui-même pense faire quelque chose de bien, et ne se remet pas en question il n'y a aucun moyen que les choses changent.

C'est notre façon de consommer qui doit changer... Peut-être qu'il faudrait que nous arrêtions de penser que nous devons être servis là, maintenant, tout de suite. Si tout le monde décélérait, notre propre travail serait aussi peut-être moins éprouvant, et nous laisserait plus de temps pour les loisirs. Mais cela implique donc de renoncer aux loisirs de consommation, et de vivre plus modestement. Je n'ai que des idées vagues sur la question, mais je ne vois pas comment on pourra changer quoi que ce soit tant que le profit sera la fin de toute entreprise, c'est-à-dire tant que le « beaucoup » primera sur le « mieux »...

Tag(s) : #sociologie
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