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L'art de se vendre

J'ai été à Taïwan, dans un club pour apprendre l'anglais. Différents membres faisaient une intervention afin de présenter un thème qui les concernait. Je fus extrêmement surprise par une femme qui osa intituler son exposé: The art of selling yourself, sans même imaginer que ces mots pussent connoter quelque chose de déplaisant. J'étais plutôt mal à l'aise, mais disposée à l'écouter. 

Elle m'écrasa avec son anglais parfait, et sa façon incisive de décrypter sa propre histoire, la manière dont elle est devenue une femme pleine de self-confidence alors qu'elle n'était au départ que la fille avec de grosses lunettes à qui personne ne prête attention. Je cite bien sûr ses propres mots. Il est étrange de remarquer à quel point elle a dû occulter ses propres souffrances, doutes et peurs, pour ne garder qu'un récit simple, épuré, qui peut la faire passer pour une "battante", capable de "coacher" les autres, qui ne sont que des superman en puissance, alors qu'elle est, bien évidemment, une superwoman en acte. Le thème de "superman" est en effet revenu souvent dans son exposé. L'idée, pour se vendre, comme elle nous l'a expliqué, est de dire que l'on a connu les mêmes choses que son client, mais que nous, nous avons pu surmonter cela et que dorénavant nous pouvons l'aider à faire de même.

Ce qui m'a intéressé, au-delà de cette étrange démonstraton d'une marchandisation volontaire et naïvement enthousiaste de sa propre personne, et de cette équivalence "bien dans sa peau = argent", est cette façon de résumer son histoire pour qu'elle corresponde à l'idéal bien connu du "tout est possible si on a suffisamment de volonté", "don't give up" etc. Au lieu de souligner à quel point nous présentons des failles, des doutes, "L'art de se vendre" prescrit plutôt de se forger un mythe de soi-même, de s'auto-diviniser, et de conter comment l'on a pu accéder à ce statut de surhomme. Du passé de jeune fille à lunettes (qu'a-t-elle donc contre deux verres innocents et une monture en plastique?), il ne doit plus rien rester. Tous les problèmes de cette période ont leur réponse, tout est clair, bien expliqué, il n'y a aucune zone où demeure un point sensible. 

Cette tendance à créer des fictions sur sa propre vie, à figer le passé par des mots trop vagues, trop généraux, pour mieux le maîtriser, pour nier le fait que les questions peuvent revenir à tout instant et qu'elles ne seront jamais résolues est prégnante chez ceux qui exhibent leur assurance et qui, tout en manifestant leur supériorité, disent, pour faire pardonner leur arrogance: "Mais vous pouvez être comme moi!". 

Je pense qu'en effet, pour "se vendre", il faut s'objectiver, c'est-à-dire se figer en concepts, en clichés bien connus, expliquer tout et ne pas laisser traîner un doute ou une peur. Mais ce qui est encore plus fort, c'est d'accepter ses fêlures, de ne pas tenter de donner une réponse à ce qui ne peut jamais en avoir. Si quelqu'un, par exemple, sort de dépression, je le croirais bien plus s'il me dit qu'il ignore les causes de sa guérison que s'il me sort des âneries sur son combat, sa volonté ou je ne sais quoi. Il faut arrêter de dire que tout est possible si on le veut. Il faut cesser de croire qu'on peut devenir surhumain, qu'on peut se transformer et couper radicalement avec son passé. Il faudrait qu'on puisse aussi vendre ses faiblesses, ou, mieux encore, ne rien vendre du tout. 

Tag(s) : #société
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