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Le Triomphe de Protagoras

La parole efficace, c'est la seule chose qui compte. Il faut se rendre à l'évidence, on nous caillasse avec des parcelles d'informations en permanence. Deux solutions s'offrent alors à nous pour survivre. Soit il faut piocher de ci de là quelques idées et se bricoler un système à la va-vite, puisqu'il faut bien entendu « penser par soi-même ». Soit il faut choisir un domaine, et s'y plonger pour toujours, au risque de se faire moquer de tous et de gagner à grand peine le respect de quelques spécialistes voués à rester dans l'obscurité.

Nous en sommes là. Et ceux qui gagnent, il n'y a pas d'illusion à se faire, ce sont les sophistes, pas les analystes. Ils savent faire croire qu'ils maîtrisent à la perfection un sujet et peuvent même confondre l'analyste, qui, lui, peinant sur des questions de fond, ne connaît pas la rhétorique. Les quelques universitaires qui pourraient rétablir la vérité se laissent parfois eux-mêmes confondre.

Protagoras, l'ennemi juré de Socrate, n'a jamais été un idiot. Il se faisait payer grassement pour ses leçons sur tous les sujets. La parole vraie, pour lui, était la parole efficace, il avait le redoutable pouvoir de discourir sur n'importe quoi. Bien entendu, on le prenait pour un savant, on l'admirait, on voulait suivre ses cours.

Et nous n'avons pas changé. Nous avons toujours préféré Protagoras. Celui qui sait se vendre à celui qui sait.

Il faut affecter de maîtriser de multiples talents, alors qu'on ne fait que survoler quelques domaines. Il faut révéler aux recruteurs sa personnalité extraordinaire, la façon incroyable dont on s'est forgé soi-même. Il faut laisser croire que l'on ne doit rien à personne, car ce serait faire preuve d'une faiblesse manifeste que de montrer que l'on lit, que l'on respecte la tradition de penseurs qui nous ont précédés. Proscrivez l'humilité ! C'est le pire des défauts !

Certes, les analystes sont ridicules, certains finissent par étudier un domaine si précis que cela en devient comique. Mais ils souffrent déjà assez. Ils sont écrasés, les mots ne leur viennent jamais au bon moment. Protagoras passe, et tout le monde se jette à ses pieds.

Ceux qui savent se vendre renforcent un mythe assez répandu de nos jours, il suffit d'observer les récits de vie les plus triviaux, les articles de journaux, ou d'écouter des discussions pour s'en rendre compte. Je parle du mythe de l'auto-fondation. Il s'agit de laisser croire que l'on ne doit rien à personne, et que l'on s'est forgé soi-même au prix de luttes terribles, dans une sorte de spontanéité créatrice quasi magique.

C'est illusoire. Et pas seulement. C'est destructeur. Ceux qui ne maîtrisent pas cet art sont broyés sans pitié, ou, au mieux, ils finissent universitaires obscurs, et l'on se moque de leurs travaux décidément fort incompréhensibles et si éloignés du monde réel ! La force mentale compte, beaucoup moins la connaissance.

La conclusion est peu réjouissante, mais c'est la mienne : soyez Protagoras, ou mourrez.

Tag(s) : #philosophie, #société
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